Le Nôtre, ou les lettres de noblesse du jardinier

Encore aujourd’hui les noms de Vaux-Le-Vicomte ou de Versailles évoquent à travers le monde le génie et la patience de Le Nôtre. Au travers de jeux d’eaux grandioses et des perspectives malignes qui se cachent et se découvrent selon le bon vouloir du jardinier, il a « inventé » la nature du XVIIe siècle.

1655. Nicolas Fouquet, habile et rusé surintendant des finances de Louis XIV, rêve de faire construire un lieu qui soit à la mesure de ses ambitions. Il imagine, selon ses propres termes, le projet du plus beau manoir de France, Vaux-le-Vicomte. Fouquet, déjà mécène de La Fontaine et de Molière décide de rassembler pour la construction du château tous les talents prometteurs de l’époque : le peintre Le Brun, l’architecte Le Vau et le jardinier Le Nôtre.

Le Brun a étudié à Rome en compagnie de Nicolas Poussin. Fouquet lui confie la décoration du château et le dessin des meubles et des statues. Comme André Le Nôtre est le descendant d’une famille de jardiniers, Louis Le Vau est né dans une famille d’architectes et d’entrepreneurs. Il est le principal réalisateur de l’urbanisation de l’Ile Saint-Louis à Paris, où il a déjà construit plusieurs hôtels. Fouquet, séduit par ses talents de bâtisseur, lui confie la construction du château. Troisième et génial « artisan », Le Nôtre deviendra le plus célèbre « jardinier » de France. Un mot ordinaire auquel il offrira ses lettres de noblesses. André Le Nôtre naît le 12 mars 1613 dans une maison située contre le jardin des Tuileries. Son père, Jean, a hérité de son grand-père, Pierre responsable des parterres proches du palais et d’une grande partie des treillages, le poste de surintendant de grands parterres des Tuileries. Les Le Nôtre forment une véritable dynastie de jardiniers.
La première fois où André le Nôtre peut exercer ses talents, il a déjà un peu plus de 40 ans et le parc du château de Vaux-le-Vicomte est une aubaine. C’est là que son génie prendra toute sa réalité et qu’il inventera les règles de l’art des jardins du Grand Siècle. C’est probablement de 1657 à 1661, date de la disgrâce de Fouquet, qu’il travaillera à ce qui semble être une esquisse pour Versailles. En composant la mise en scène du château et des communs dans un espace de 40 hectares taillé au cœur de la nature, Le Nôtre et Le Vau réalisent ensemble pour la première fois une parfaite relation entre l’architecture et l’environnement paysager. Dans ce vaste espace rythmé par des terrasses successives, Le Nôtre, dès cette première création, dispose les éléments de ses futurs jardins : « rinceaux » de buis imitant les motifs de tapis turcs, bosquets, grottes, pelouses, eaux dormantes ou jaillissantes, plantations d’encadrement.
Cette conception nouvelle, traduit l’ordre, la rigueur et la noblesse de XVIIe siècle. Dans cet espace qui, de la grille d’entrée à la lointaine statue d’Hercule, s’étend sur 1 500 mètres de long et sur une largeur en moyenne six fois plus petite, le château domine l’immensité de verdure quel que soit l’endroit à partir duquel on l’observe. Cette impression de position « régnante » sur un si vaste espace est symbolique de l’ascension du maître de maison. Par la remarquable utilisation des lois de la perspective et de l’optique, le jardin donne l’agréable sentiment d’être embrassé tout entier dès le premier coup d’œil. Mais ce sentiment est une illusion, volontairement entretenue par le talent de Le Nôtre. À quelques minutes du château, les grottes qui semblent élevées sur le bord du bassin carré, s’éloignent plus on s’en approche. Soudain, aux pieds du promeneur, le ruban de lumière d’un grand canal émerge d’une vallée transversale jusqu’alors invisible, et révèle au spectateur mystifié la réalité : les grottes sont en réalité construites de l’autre côté de cette vallée insoupçonnée. Madeleine de Scudéry dans Clélie écrit : « Ainsi on peut dire que ce qu’on voit en ce lieu-là est le chef d’œuvre de l’art et de la nature joints ensemble ».

Le jardin politique

Le 17 août 1661, le travail achevé est présenté par le surintendant au roi et à la cour, lors d’une réception grandiose qui durera plusieurs jours et verra le suicide de Vatel. Mais Louis XIV n’apprécie pas cet étalage de magnificence de la part d’un de ses sujets, fût-il riche et puissant. En revanche, il n’est pas indifférent au travail de Le Nôtre. Le 5 septembre, il s’empresse de le convoquer, priant aussi Le Brun, devenu incontournable dans le domaine des beaux-arts, et Le Vau, qui ont tous les deux collaboré à la réalisation de Vaux-le-Vicomte, de se joindre à lui. Louis XIV leur confie la réhabilitation de Versailles. Le roi veut imposer à ce site, totalement inhospitalier, sa volonté de monarque absolu régnant tant sur la politique que sur la vie artistique. Le défi est lancé et Le Nôtre sera le chef d’orchestre du parc, régnant sur des milliers de petites mains exécutant ses ordres. Le Nôtre allie l’art italien à l’art français en mariant harmonieusement sensibilité et logique. Il s’exerce à donner une vie à un jardin monumental, avec des perspectives, des cabinets de verdure, des parterres de buis, des allées encadrées de palissades, des arbres et des arbustes taillés au cordeau, des charmilles, des buffets d’eau, le tout pour célébrer la grandeur de Louis XIV.
Le soleil choisi comme emblème par le roi fourni le thème iconographique du plan dessiné par Le Nôtre. Les quelque cent hectares du parc n’étaient du temps de Louis XIII qu’une simple juxtaposition de parterres en arabesque rythmés par des jets d’eau. Le Nôtre imprime à la nature une stricte discipline. Le dénivelé d’une trentaine de mètres entre le palais et le Grand Canal est aménagé en une succession de terrasses. Au milieu des bosquets, des massifs et des pelouses, les eaux jouent un rôle essentiel, réfléchissant la lumière et mettant en scène de savants jeux de perspective. Les fontaines se mettent en marche dans les pas du roi.
La contribution éclairée de Le Nôtre à la transformation du château de Versailles, devenu le prototype de l’art classique français, lui ouvre les portes des jardins de Meudon, Saint Cloud, Sceaux ou Maintenon et lui procure de nombreuses commandes de l’étranger. Ses conceptions monumentales en font l’incarnation du classicisme Français. Le Nôtre excelle dans son art. C’est un homme d’esprit et un courtisan subtil. Il est modeste mais surtout très respectueux des hiérarchies sociales. Il pratique une franchise calculée sous un naturel vraisemblablement travaillé. Ce qui lui permettra d’être pendant plus de 30 ans le jardinier et ami de Louis XIV jamais rejeté par le roi. Dans son livre Portrait d’un homme heureux, l’écrivain et académisien Erik Orsenna relate une anecdote sur Le Nôtre en visite à Rome chez le pape Innocent XI avec son neveu : « Je ne me soucie plus de mourir, j’ai vu les deux plus grands hommes du monde, Votre Sainteté et le roi mon maître ». Innocent XI secoue lentement sa vieille main fatiguée : « Le roi est un grand prince victorieux, je suis un pauvre prêtre serviteur de Dieu ». A ces mots, Le Nôtre ne contrôle plus son émotion. Il prend le pape dans ses bras et, sous les yeux du neveu terrorisé et du cardinal horrifié l’embrasse. Fier de cette effusion et n’y voyant aucun mal, Le Nôtre en relate par lettre tous les détails à son ami Bontemps, premier valet de chambre du roi. Erik Orsenna raconte que les courtisans ne voulaient pas croire l’anecdote : « Ne pariez pas, dit Louis XIV. Chaque fois que je reviens de campagne, le Nôtre m’embrasse aussi ».

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